Réseau de cliniques juridiques en matière migratoire
La liste européenne des « pays sûrs » : accélération des procédures ou fragilisation du droit d’asile?
8 mars 2026
Cet article a été rédigé par Wissal El-Masri, étudiante membre de la Clinique juridique Rosa Parks.
En 2026, l’Union européenne franchit une nouvelle étape dans la réforme de son système d’asile avec l’adoption, sur la base du nouveau règlement relatif aux procédures d’asile, d’une liste commune de « pays d’origine sûrs » (1). Présentée comme un instrument d’efficacité administrative et d’harmonisation entre États membres, cette liste vise à accélérer le traitement des demandes introduites par des ressortissant.es de pays considérés comme ne présentant pas, en principe, de risques généralisés de persécution ou d’atteintes graves (2). Derrière cet objectif affiché de rationalisation se profilent toutefois des interrogations juridiques majeures quant à la protection effective des personnes en quête d’asile (3).
Une logique d’harmonisation européenne
Jusqu’à récemment, chaque État membre disposait de sa propre liste nationale de pays sûrs, ce qui entraînait des divergences importantes dans l’examen des demandes d’asile et dans la durée des procédures (4). La création d’une liste européenne commune s’inscrit dans la volonté de réduire ces disparités et de rendre les pratiques plus prévisibles au sein de l’Union (5).Concrètement, lorsqu’un pays est qualifié de sûr au niveau européen, les demandes introduites par ses ressortissant.es peuvent être examinées dans le cadre d’une procédure accélérée, sur la base d’une présomption selon laquelle la personne ne court pas, en principe, de risque de persécution ou de dommage grave (6).
Du point de vue institutionnel, cette évolution répond à une pression politique croissante pour « fluidifier » le traitement des demandes et limiter les arrivées considérées comme ayant peu de chances d’aboutir (7). Elle s’inscrit dans le cadre plus large du Pacte européen sur la migration et l’asile, qui cherche à concilier une certaine solidarité entre États membres avec un contrôle renforcé des frontières extérieures et un recours plus systématique aux procédures à la frontière (8).
La présomption de sécurité face à la réalité individuelle
La qualification de pays d’origine sûr repose sur une analyse globale de la situation politique, juridique et des droits humains dans l’État concerné (9). Cette approche macro-politique soulève toutefois une question essentielle : comment préserver, au-delà de la présomption, l’examen individualisé des demandes auquel le droit international des réfugiés et le droit de l’Union restent attachés (10)? Sur le plan formel, le nouveau cadre européen rappelle que la présomption de sécurité est réfragable et que chaque demande doit faire l’objet d’une appréciation individualisée, y compris lorsqu’une procédure accélérée est appliquée (11).
En pratique, cependant, la combinaison entre présomption de sécurité et délais raccourcis peut limiter la profondeur de l’analyse des récits, en particulier lorsque les demandeur.euses disposent de peu de temps ou de peu d’assistance juridique pour renverser cette présomption (12). Certaines catégories de personnes risquent d’être particulièrement vulnérables dans ce contexte, notamment les femmes exposées à des violences de genre, les personnes LGBTQIA+ ou les membres de minorités politiques, ethniques ou religieuses, pour lesquels un pays « globalement sûr » peut demeurer profondément insécurisant (13). La tension entre approche statistique et réalité individuelle constitue ainsi l’un des principaux défis juridiques et pratiques de cette réforme (14).
Des effets potentiels sur l’accès à la protection
Au-delà de l’accélération des procédures, l’introduction d’une liste européenne commune pourrait avoir des effets significatifs sur l’accès effectif à la protection internationale (15). Dans le cadre des procédures accélérées ou à la frontière, les recours contre une décision négative demeurent en principe garantis, mais peuvent être soumis à des délais particulièrement courts, à l’absence d’effet suspensif automatique ou à des conditions procédurales plus strictes (16). Plusieurs organisations de défense des droits humains craignent que cette architecture ne rende
en pratique plus difficile l’exercice d’un recours effectif, en particulier pour les personnes vulnérables qui peinent à documenter rapidement leur situation (17).
La qualification de pays sûr possède en outre une dimension symbolique forte (18). Elle tend à conforter l’idée que certaines demandes seraient, par nature, moins crédibles ou moins légitimes, ce qui peut influencer tant la perception publique que les pratiques administratives (19). Cette évolution contribue au déplacement progressif du centre de gravité du système d’asile : d’une logique de protection individualisée fondée sur le récit et la situation propres à chaque personne, vers une gestion plus catégorielle et filtrée en amont des mobilités (20).
Entre efficacité administrative et garanties juridiques
La mise en place d’une liste européenne de pays sûrs illustre une tension structurelle et désormais assumée au cœur du droit d’asile européen : d’un côté, l’objectif d’assurer une gestion plus rapide et plus « prévisible » des flux migratoires ; de l’autre, la nécessité de garantir une protection réelle aux personnes en danger (21). L’harmonisation des pratiques peut, en théorie, réduire certaines inégalités de traitement entre États membres, mais elle comporte aussi le risque d’une standardisation excessive des décisions, au détriment des parcours individuels les plus atypiques ou les moins visibles (22).
Pour les praticien.nes du droit et les acteurs de l’asile, l’enjeu sera d’observer comment ces nouvelles règles se traduisent concrètement au niveau national : marges d’appréciation laissées aux autorités, effectivité des recours, accès à une assistance juridique qualifiée dans le cadre des procédures accélérées ou à la frontière (23). La question centrale demeure inchangée : dans un système où l’accélération devient la norme, la singularité des trajectoires individuelles pourra-t-elle encore trouver sa place au-delà des présomptions de sécurité (24)? À travers la notion de pays sûr, c’est finalement l’équilibre même du droit d’asile européen qui se voit redéfini, entre impératif de gestion et exigence de protection (25).
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(1) Règlement (UE) …/2026 du Parlement européen et du Conseil du … relatif aux procédures communes pour l’octroi et le retrait de la protection internationale (règlement « Procédure d’asile »), JOUE, à paraître. V. aussi Parlement européen, « Asylum: new rules for safe third countries and EU safe countries of origin », communiqué de presse, 9 février 2026, disponible sur : https://www.europarl.europa.eu/news/en/press- room/20260205IPR33617/asylum-new-rules-for-safe-third-countries-and-eu-safe-countries-of-origin.
(2) Parlement européen, « Asylum policy: MEPs back first EU list of safe countries of origin », communiqué de presse, 3 décembre 2025, disponible sur : https://www.europarl.europa.eu/news/en/press- room/20251125IPR31586/asylum -policy-meps-back-first-eu-list-of-safe-countries-of-origin.
(3)EuropeanParliamentaryResearchService(EPRS),« “Safecountryoforigin”conceptinEUasylumlaw »,Briefing, 2024, disponible sur : https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2024/762315/EPRS_BRI(2024)762315_EN.pdf.
(4) European Migration Network (EMN) Belgium, « EU Commission proposes accelerating two elements of the Pact and establishing an EU list of safe countries of origin », 15 avril 2025, disponible sur : https://emnbelgium.be/news/eu-commission-proposes-accelerating-two-elements-pact-and-establishing-eu- list-safe-countries.
(5) Conseil de l’Union européenne, « Asylum policy: deal on first-ever EU list of safe countries of origin », 17 décembre2025,disponiblesur: https://www.pubaffairsbruxelles.eu/eu-institution-news/asylum-policy-deal-on- first-ever-eu-list-of-safe-countries-of-origin/.
(6) Parlementeuropéen,« Asylum:newrulesforsafethirdcountriesandEUsafecountriesoforigin »,préc.,spéc. sur les procédures accélérées et la présomption de sécurité.
(7) EPRS, « “Safe country of origin” concept in EU asylum law », préc., p. 4-6.
(8) EMNBelgium,« EUParliamentadoptsnewrulesonsafethirdcountriesandEUsafecountriesoforiginlist »,4 février 2026, disponible sur : https://emnbelgium.be/news/eu-parliament-adopts-new-rules-safe-third- countries-and-eu-safe-countries-origin-list
(9) EPRS,« “Safecountryoforigin”conceptinEUasylumlaw »,préc.,p.7-9 (critèresd’évaluationdela« sécurité »).
(10) Ibid.
(11) Règlement (UE) …/2026 « Procédure d’asile », préc., dispositions relatives à la présomption réfragable et à l’examen individuel des demandes.
(12)EuropeanCouncilonRefugeesandExiles(ECRE),« Creatingmore“safe”countriesandfrontloadingthePact », Policy Paper, 15 juillet 2025, disponible sur : https://ecre.org/policy-paper-creating-more-safe-countries-and- frontloading-the-pact/.
(13) HIAS et al., « EU “Safe Country” and Return Proposals Would Seriously Undermine Protection and Human Rights », déclaration conjointe, 24 août 2025, disponible sur : https://hias.org/statements/joint-statement-eu- safe-country-and-return-proposals-would-seriously-undermine-protection-and-human-rights/.
(14) Amnesty International, « EU: New rules on asylum and “safe countries” undermine the foundation of refugee protection », 18 décembre 2025, disponible sur : https://www.amnesty.eu/news/eu-new-rules-on-asylum-and- safe-countries-undermine-the-foundation-of-refugee-protection/
(15) ECRE, « Creating more “safe” countries and frontloading the Pact », préc.
(16) EPRS, « “Safe country of origin” concept in EU asylum law », préc., p. 10-12 (garanties procédurales en procédure accélérée et à la frontière).
(17) Amnesty International, « EU: New rules on asylum and “safe countries” undermine the foundation of refugee protection », préc. ; HIAS et al., déclaration conjointe, préc.
(18) TheBrusselsTimes,« AsylumandmigrationPact:AreallthirdcountriesontheEU’slistsafe? »,11février2026, disponible sur : https://www.brusselstimes.com/1967647/asylum-and-migration-pact-are-all-third-countries- on-the-eus-list-safe
(19) Ibid.
(20) ECRE, « Creating more “safe” countries and frontloading the Pact », préc.
(21) Parlement européen, « Asylum: new rules for safe third countries and EU safe countries of origin », préc.
(22) EPRS, « “Safe country of origin” concept in EU asylum law », préc.
(23)ECRE,AsylumInformationDatabase(AIDA),« Safecountryoforigin »,rapportpays(ex.Malte),disponiblesur : https://asylumineurope.org/reports/country/malta/asylum-procedure/the-safe-country-concepts/safe- country-origin/
(24)Amnesty International, « EU: New rules on asylum and “safe countries” undermine the foundation of refugee protection », préc. ; HIAS et al., déclaration conjointe, préc.
(25) S. Peers, « “Safe countries of origin” in asylum law: the CJEU’s first steps », EU Law Analysis, 13 octobre 2024, disponible sur : http://eulawanalysis.blogspot.com/2024/10/safe-countries-of-origin-in-asylum-law.html.
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