À la frontière de la protection : migration, violence et silence en Tunisie et en Libye

18 avril 2026

Cet article s’inscrit dans le cadre des travaux de la Migrants’ Rights Clinic (International University College of Turin) et constitue une production collective consacrée à l’analyse des dynamiques contemporaines en matière de migration et de protection des droits fondamentaux.

Alors que le monde traverse une polycrise, la migration à travers la Méditerranée vers l’Europe demeure plus que jamais d’actualité, tout comme les mécanismes mis en place par diverses institutions formelles et informelles pour freiner les flux migratoires vers l’Europe. 

À travers les routes migratoires d’Afrique du Nord, un schéma se dessine progressivement. Pour de nombreux migrants originaires d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, la Tunisie et la Libye ne sont plus de simples points de transit. Elles sont devenues des espaces où les droits s’effacent, où le mouvement se transforme en confinement, et où la survie elle-même devient incertaine. 

Au cours des dernières années, plusieurs organisations de défense des droits humains ont documenté une détérioration marquée du traitement des migrants en Tunisie. Les rapports d’Amnesty International et de Human Rights Watch décrivent un contexte façonné par des pratiques policières racialisées, des arrestations arbitraires et des expulsions collectives. Les migrants africains noirs, indépendamment de leur statut juridique, ont été ciblés, détenus et expulsés de force vers des zones frontalières reculées sans procédure régulière ni accès aux procédures d’asile(1). 

Ces expulsions ne sont pas des actes isolés. Elles s’inscrivent dans un changement plus large de la gouvernance migratoire, où la dissuasion a remplacé la protection. Des milliers de personnes ont été interceptées en mer ou arrêtées à l’intérieur du territoire, pour être ensuite transportées dans des conditions précaires et abandonnées près de la frontière libyenne, souvent sans nourriture, sans eau et/ou sans soins médicaux(2).

La Libye, quant à elle, représente la continuation et l’intensification de ces violations. Des années de conflit et de fragmentation institutionnelle ont donné lieu à un système dans lequel des groupes armés et des acteurs liés à l’État gèrent des centres de détention avec une impunité quasi totale. Les migrants et les demandeurs d’asile, y compris les femmes et les enfants, y sont régulièrement soumis à la détention arbitraire, à la torture, au travail forcé et aux violences sexuelles(3).  

Des conclusions récentes des Nations Unies confirment ce tableau. En Libye, les migrants sont fréquemment enlevés, séparés de leurs familles et détenus sans base légale(4). Beaucoup sont victimes de viols, d’exploitation et d’extorsion, souvent dans le cadre de réseaux de traite qui s’entrecroisent avec des structures étatiques(5).  

Ce qui ressort de l’ensemble de ces rapports n’est pas seulement une crise humanitaire, mais un système structurel d’abus opérant au-delà des frontières. La Tunisie et la Libye fonctionnent moins comme des contextes distincts que comme des espaces interconnectés au sein d’une même chaîne de contrôle, d’expulsion et d’exploitation. 

C’est dans ce paysage plus large que s’inscrit le récent rapport Women State Trafficking(6), qui sera présenté pour la première fois à Bruxelles, au Parlement européen, le 22 avril 2026(7). S’appuyant sur des dizaines de témoignages, il révèle comment ces violations sont vécues au niveau du corps des victimes. Le rapport retrace un continuum de violence qui commence par l’arrestation et la déshumanisation en Tunisie et se prolonge par la détention, l’exploitation et la marchandisation en Libye. 

Les témoignages mettent en évidence un schéma non seulement récurrent, mais hautement systématique. Les individus sont soumis à des arrestations arbitraires, souvent sur la base d’un profilage racial. Ils sont privés de leurs documents, de leur dignité et, de fait, de leur identité juridique. Transportés dans des conditions dégradantes, ils sont déplacés à travers les frontières vers des systèmes de détention où la violence est la norme plutôt que l’exception. Les femmes, en particulier, subissent des formes de préjudice aggravées, notamment des violences sexuelles, de l’exploitation forcée et des formes de coercition dans des systèmes structurés autour de la rançon et de la survie. 

Il ne s’agit pas d’incidents isolés. Il s’agit plutôt d’une chaîne structurée de pratiques – un processus qui réduit les individus de sujets de droits à des objets d’échange. 

Cela soulève non seulement la nécessité de documenter, mais aussi celle d’établir des responsabilités. Sur la base des preuves recueillies dans le premier rapport State Trafficking(8), des requêtes ont été déposées devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples contre la République de Tunisie, avec le soutien juridique de l’ASGI et de la IUC Migrants’ Rights Clinic. 

Il est important de noter que la base probatoire de telles affaires ne repose pas uniquement sur une documentation formelle. Les témoignages, les schémas d’abus et les récits corroborés – tels que ceux contenus dans le rapport Women State Trafficking – font partie d’un ensemble probatoire plus large. Le rapport lui-même reflète cette logique, en considérant le témoignage non seulement comme un récit, mais comme une forme de mémoire juridique. 

Les affaires reposent sur les témoignages des victimes et visent à établir la responsabilité de l’État tunisien pour des pratiques systématiques menées par ses appareils sécuritaires, notamment la détention arbitraire, la violence, les expulsions collectives et le transfert d’individus vers des réseaux d’exploitation en Libye. 

Les violations alléguées concernent plusieurs dispositions du droit international et régional des droits humains, notamment: les articles 2, 4, 5, 6, 7, 12(5), 16 et 18 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples; les articles 2 et 4 du Protocole de Maputo; les articles 2 et 3 de la Convention contre la torture (CAT); les articles 6, 7, 9, 13 et 26 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP); l’article 6 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW). 

Dans ce sens, la documentation devient plus qu’un simple récit. Elle devient un outil de justice. 

Pourtant, la responsabilité demeure lointaine. Malgré l’accumulation de preuves, les cadres de coopération et les politiques de contrôle migratoire continuent de privilégier la contention plutôt que la protection. Le résultat est un système largement connu, abondamment documenté, et pourtant constamment ignoré. 

Au fond, il ne s’agit pas seulement d’une question migratoire. Il s’agit d’une question de droits humains qui met à l’épreuve la crédibilité des systèmes juridiques, des institutions régionales et des engagements internationaux. Et pour ceux qui y sont pris au piège, le coût ne se mesure pas en débats politiques, mais en expériences vécues. 

Une frontière n’est pas seulement une ligne. C’est un espace où le droit soit s’applique, soit disparaît.

 

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(1) Amnesty International, Tunisia: Rampant Violations Against Refugees and Migrants Risk EU Complicity, 2025, disponible à l’adresse suivante: https://www.amnesty.org/en/latest/news/2025/11/tunisia-rampant-violations-against-refugeesmigrants-eu-risks-complicity/ 

(2) Amnesty International, Tunisia Report 2025, disponible à l’adresse suivante: https://www.amnesty.org/en/location/middle-east-and-north-africa/north-africa/tunisia/report-tunisia/ 

(3) Human Rights Watch, World Report 2025: Libya, disponible à l’adresse suivante: https://www.hrw.org/world-report/2025/country-chapters/libya 

(4) United Nations Office of the High Commissioner for Human Rights (OHCHR), Business as Usual? Human Rights Violations and Abuses Against Migrants and Asylum Seekers in Libya, 2026.

(5) Reuters, UN Human Rights Office Says Migrants in Libya Subjected to Systemic Violence and Abuses, 17 février 2026, disponible à l’adresse suivante: https://www.reuters.com/world/africa/un-human-rightsoffice-migrants-libya-subjected-systemic-violence-abuses-2026-02-17/ 

(6) RR[X] Research Group et al., Women State Trafficking: Gender Violence, Expulsions and Trafficking of Black Migrant Women Between Tunisia and Libya, publié le 16 avril 2026, https://statetrafficking.net/. 

(7) Voir: https://left.eu/event-registration-page-women-state-trafficking/. 

(8) Voir pour plus de détails: https://statetrafficking.net/.

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