Réseau de cliniques juridiques en matière migratoire
Catane, une frontière invisible de l’Europe Observer la migration sur le terrain : entre banalité apparente et réalités cachées
23 avril 2026
Cet article est le fruit du Diego Engels, étudiant en master en droit à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve et membre de la Clinique juridique Rosa Parks.
Fragments d’un quotidien discret
Quand je suis arrivé à Catane en septembre 2025 pour un échange Erasmus, ma principale préoccupation était de découvrir la ville et de prendre mes repères. La ville, deuxième plus peuplée de Sicile derrière Palerme et dixième d’Italie, attire d’abord l’attention par son agitation. Le célèbre volcan Etna domine la ville, les rues, dont les pavés sont faits en pierre de lave, s’entremêlent presque sans logique apparente, le bruit des scooters et des klaxons résonne de partout et rythme la journée, et les marchés donnent le ton de la vie locale. Les Catanais, eux, sont expressifs, parfois même un peu théâtraux, à l’image de leur ville.
Rien, mais alors vraiment rien, ne laisse penser que l’on se trouve au cœur de l’un des principaux points d’entrée migratoires en Europe. Au premier regard, absolument rien ne renvoie à l’idée d’une frontière européenne sous tension.
Et puis, avec le temps, certains détails commencent à apparaître. Discrètement. Presque toujours les mêmes.
Le port, d’abord. J’y suis passé plusieurs fois sans vraiment y prêter attention, puis un jour, je me suis arrêté. Plusieurs navires militaires étaient alignés, assez imposants. Rien de spectaculaire, d’ailleurs personne ne semblait vraiment s’y intéresser. Mais ils étaient là. Et en y repassant régulièrement, j’ai fini par comprendre que ça n’avait rien d’exceptionnel. C’était simplement… normal.
Au détour de quelques virées en mer avec des amis, on a aussi aperçu des patrouilles. Difficile de dire ce qu’elles faisaient exactement, des contrôles ou des entrainements. Mais leur présence était constante. Et certains jours, un autre type de navire apparaissait, plus discret mais reconnaissable : ceux des ONG. Cette présence, entre militaire et humanitaire, finit par s’intégrer au paysage sans vraiment attirer l’attention.
En ville, c’est encore plus diffus. Ce n’est pas une présence massive. C’est quelque chose qui se remarque par petites touches. Je me souviens par exemple d’une fin d’après-midi près de la gare. Il faisait encore chaud, et plusieurs groupes de jeunes hommes étaient assis sur les marches ou adossés aux murs. Ils parlaient entre eux, certains regardaient les passants tandis que d’autres jouaient au baseball, aussi fou que cela puisse paraître en plein centre-ville. Sur le moment, rien de particulier. Mais c’est en revenant plusieurs fois qu’on comprend qu’ils sont là régulièrement.
Une autre fois, sur une place du centre, j’ai remarqué un petit groupe qui semblait attendre. Sans vraiment savoir quoi, d’ailleurs. Pas de tension, pas de désordre. Juste… une forme d’attente un peu indéfinie.
Ce sont ce genre de scènes qui m’ont marqué. Parce qu’elles contrastent énormément avec ce qu’on imagine souvent de la migration en Méditerranée. Et encore plus avec ce que l’on entend des « crises migratoires ». On pense surtout à des arrivées massives, à des situations d’urgence, à des autorités débordées. Pourtant, à Catane, ce n’est pas ce que l’on voit. Ou plutôt, ce n’est pas ce qui est visible de prime abord.
On pourrait presque se demander si cette ville côtière, avec son immense port en plein cœur de la Méditerranée, est réellement un lieu de passage migratoire.
Et pourtant, en prenant un peu de recul, et surtout en regardant les données statistiques, la réponse devient assez claire. Catane s’inscrit pleinement dans la dynamique de la route migratoire de la Méditerranée centrale, principale voie d’accès maritime vers l’Europe, reliant notamment la Libye et la Tunisie aux côtes siciliennes(1).
Entre septembre 2025 et février 2026, la Sicile a continué à accueillir un nombre important de migrants secourus en mer. Selon les données officielles du United Nations High Commissioner for Refugees, un total de 23.575 personnes ont été recensées comme arrivées par voie maritime durant la période de mon Erasmus(2). Ce chiffre peut sembler abstrait, mais il correspond en réalité à une succession d’arrivées régulières. Des bateaux accostent, parfois avec plusieurs centaines de personnes à bord, puis quelques heures plus tard, tout semble redevenu normal.
Je n’ai pas assisté directement à un débarquement, mais un ami sur place m’a décrit le processus. Et certains indices permettent de le deviner. Un matin, en passant près du port, il y avait plus de mouvement que d’habitude : des véhicules, des agents, une activité un peu plus intense. Rien de très visible, mais suffisamment pour comprendre qu’il se passait quelque chose. Quelques heures plus tard, plus rien. Comme si l’événement n’avait jamais eu lieu.
Ces arrivées s’inscrivent dans des opérations de sauvetage en mer, menées notamment par les garde-côtes italiens, mais aussi par des ONG comme SOS Méditerranée ou Médecins Sans Frontières. Les embarcations partent le plus souvent de Libye ou de Tunisie, dans des conditions très précaires, avant d’être secourues puis acheminées vers différents ports siciliens(3).
Il faut toutefois préciser que la majorité des arrivées se concentrent sur Lampedusa, souvent présentée comme l’épicentre des flux migratoires en Italie(4). Mais la Sicile continentale, et notamment des villes comme Catane, joue un rôle important pour la suite du parcours, en assurant une forme de redistribution.
Ce qui frappe, au fond, c’est la régularité de ce processus. On pourrait presque parler d’une routine. Les débarquements se font, les personnes sont prises en charge, identifiées, puis transférées ailleurs. Très vite, elles disparaissent de l’espace urbain. Comme si la ville absorbait ces flux sans vraiment les exposer.
En creusant un peu, on comprend que cette « discrétion » repose aussi sur un réseau d’acteurs présents sur le terrain. Des organisations comme Caritas Italiana ou la Croce Rossa Italiana interviennent quotidiennement, même si leur action reste peu visible. Distribution de nourriture, aide administrative, orientation… Des choses simples, mais essentielles.
Je me souviens notamment d’une scène, un matin, au coin d’une rue pas très fréquentée. Quelques bénévoles discutaient avec deux jeunes migrants. Ils semblaient expliquer quelque chose, peut-être une procédure ou un endroit où aller. Rien de spectaculaire, encore une fois. Mais ça résume assez bien ce qui se joue au quotidien.
En parallèle, il y a tout ce qui ne se voit pas directement. Le contexte politique italien, par exemple. Les ONG doivent composer avec des contraintes de plus en plus importantes. Comme l’assignation de ports parfois très éloignés, les contrôles administratifs, les immobilisations… Des organisations comme Amnesty International dénoncent régulièrement ces mesures, qui compliquent concrètement les opérations de sauvetage(5).
Ces tensions ne sont pas forcément visibles à Catane. Elles restent en arrière-plan. Mais leurs effets, eux, sont bien réels. Moins de rotations de navires, des temps d’attente plus longs en mer, une organisation plus lourde.
L’envers du décor : une invisibilisation organisée
En repensant à ces observations, je me suis rendu compte que cette impression de « calme » à Catane avait quelque chose d’un peu étrange. Comme si tout était bien en place, presque trop bien organisé. Sur le moment, je n’y avais pas vraiment prêté attention. Mais en creusant un peu, notamment à travers certains rapports d’ONG, cette impression a pris un autre sens.
Si les navires humanitaires étaient finalement assez peu visibles dans le port, ce n’était pas seulement un hasard. Cela tient en partie à des choix politiques très concrets. Depuis 2023, le décret dit « Piantedosi » impose aux navires de secours de rejoindre immédiatement le port qui leur est assigné après une opération, sans pouvoir en effectuer plusieurs à la suite. Là où certains bateaux pouvaient auparavant enchaîner plusieurs sauvetages, ils doivent désormais interrompre leurs missions beaucoup plus rapidement(6).
Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est la question des ports dits « éloignés ». Au lieu d’autoriser les débarquements dans les ports les plus proches, en Sicile, par exemple, les autorités italiennes assignent régulièrement des ports situés beaucoup plus au nord, comme Gênes ou Ancône. Concrètement, cela signifie que les navires doivent parcourir des centaines, voire des milliers de kilomètres supplémentaires après un sauvetage(7).
Un rapport de Médecins Sans Frontières mentionne par exemple qu’un de leurs navires a dû effectuer des trajets représentant plus de 64.000 kilomètres supplémentaires en l’espace de deux ans. Cela représente 163 jours passés en mer, non pas à secourir, mais simplement à rejoindre un port. Pendant ce temps-là, évidemment, ils ne sont pas là où les naufrages ont lieu(8).
En réalité, ce que je percevais comme une forme de « routine » à Catane, des arrivées discrètes, bien gérées, presque invisibles, est aussi le résultat de ces mécanismes. Moins de navires présents, des rotations plus lentes, moins de visibilité.
Et pendant ce temps, au large, la situation est toute autre. Les rapports évoquent des interventions parfois très violentes de certains garde-côtes libyens, avec des manœuvres dangereuses, voire des tirs à proximité d’embarcations. Des scènes qui contrastent fortement avec le calme apparent des ports siciliens(9).
Ce contraste m’a frappé. D’un côté, une ville où tout semble sous contrôle, presque banal. De l’autre, une réalité beaucoup plus chaotique, voire brutale, mais qui reste loin du regard.
Finalement, j’ai compris que ce que j’avais interprété comme une gestion efficace et discrète relevait aussi d’une forme d’invisibilisation. Les arrivées ne disparaissent pas. Elles sont simplement moins visibles, plus éloignées, plus fragmentées.
Avec le recul, ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas un événement précis. C’est justement l’absence d’événement. Tout semble se dérouler de manière continue, presque silencieuse. La migration n’est pas absente, loin de là. Elle est partout, mais sous une forme discrète, fragmentée.
Catane donne ainsi l’impression d’être une sorte d’arrière-scène. Ce n’est pas le lieu où la crise est visible, mais celui où elle est gérée. Où elle devient administrative, presque ordinaire. Et c’est peut-être là que se joue une partie essentielle du phénomène.
Au final, cette expérience m’a fait comprendre une chose. La migration ne se résume pas aux images spectaculaires que l’on voit souvent. Elle repose aussi, et peut-être surtout, sur cette gestion quotidienne, moins visible, mais constante. Une réalité qui ne saute pas aux yeux, mais qui, une fois perçue, devient difficile à ignorer.
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(1) FRONTEX, EU external borders: irregular crossings fall by a quarter in the first 11 months of 2025, 12 décembre 2025, disponible sur : https://www.frontex.europa.eu/ (consulté le 20 avril 2026) ; L. Stella Martini et T. Megerisi, Road to nowhere: Why Europe’s border externalisation is a dead end, European Council on Foreign Relations, 14 décembre 2023, disponible sur : https://ecfr.eu/ (consulté le 20 avril 2026).
(2) UNHCR, Italy Sea Arrivals Dashboard – September 2025 to February 2026, Operational Data Portal, disponible sur : https://data.unhcr.org/ (consulté le 20 avril 2026).
(3) MSF, Deadly Manœuvres : Obstruction and Violence in the Central Mediterranean, mars 2025, disponible sur : https://www.msf.org/mediterranean-migration (consulté le 20 avril 2026).
(4) UNHCR, Italy Sea Arrivals Overview 2025, 9 mars 2026, disponible sur : https://data.unhcr.org/ (consulté le 20 avril 2026).
(5) Amnesty International, The State of the World’s Human Rights 2025/2026, Londres, Amnesty International Ltd, 2026, disponible sur : https://www.amnesty.org (consulté le 20 avril 2026).
(6) MSF, Deadly Manœuvres, op. cit., pp. 2-3.
(7) Ibid.
(8) Ibid., pp. 4-5.
(9) Ibid., pp. 8-10.
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