Visa, mobilité et droits humains : quand le droit de voyager devient une épreuve

Ryan K. intervenant lors de la Semaine Intensive Mercator à Rabat sur les difficultés liées à l’obtention des visas et aux enjeux migratoires.

13 mai 2026

Cet article a été rédigé par Wissal El-Masri, , étudiante en master en droit à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve et membre de la  clinique juridique Rosa Parks

Un visa peut tenir sur une page. Parfois sur une vignette collée dans un passeport. Pourtant, derrière ce petit document administratif se joue beaucoup plus qu’une autorisation de voyage. Il y a des semaines d’attente, des dossiers à reconstituer, des rendez-vous difficiles à obtenir, des justificatifs à produire, des refus parfois peu motivés, et surtout une question centrale : qui a réellement le droit de circuler ?

Dans le cadre du projet Mercator, plusieurs étudiant.es et juristes ont partagé leurs expériences de mobilité internationale. Leurs récits ont montré que la frontière ne commence pas toujours au moment du contrôle à l’aéroport. Pour beaucoup, elle commence bien avant : sur les plateformes de prise de rendez-vous, dans les consulats, dans les centres de dépôt de visa, dans les délais d’attente et dans les décisions administratives difficiles à contester.

À travers les témoignages de Philippe K., étudiant gabonais passé par la Tunisie puis la Belgique, et de Ryan M., étudiant congolais en Italie, une même réalité apparaît : la mobilité étudiante, lorsqu’elle concerne certains passeports, devient un parcours d’obstacles. Le visa, censé permettre le déplacement, devient parfois le premier lieu du soupçon.

Le visa comme première frontière

Le droit international reconnaît à toute personne la liberté de quitter son pays. Mais cette liberté reste profondément incomplète lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’un droit effectif d’entrer ailleurs. C’est l’un des paradoxes centraux de la mobilité internationale : on peut avoir le droit de partir, sans jamais être certain de pouvoir arriver.

Dans les faits, le visa fonctionne comme une frontière préalable. Avant même le passage devant un agent de contrôle, il faut déjà prouver sa légitimité à voyager. Il faut justifier son projet, ses ressources, son logement, son inscription, son retour, ses attaches, parfois même sa crédibilité personnelle. La personne qui demande un visa n’est pas seulement invitée à fournir des documents : elle doit convaincre qu’elle ne représente pas un risque.

Cette logique transforme la mobilité en épreuve. Elle crée une incertitude permanente, particulièrement forte pour les étudiant.es venant de pays du Sud, dont les dossiers semblent souvent examinés à travers une présomption de doute.

Philippe K. : la mobilité comme charge administrative et psychologique

Le témoignage de Philippe K., étudiant gabonais ayant étudié en Tunisie puis en Belgique, illustre la lourdeur administrative imposée par la mobilité internationale. Pour lui, étudier à l’étranger ne signifie pas seulement changer d’université ou de pays. Cela signifie aussi vivre au rythme des démarches, des renouvellements de titre de séjour, des délais consulaires et des incertitudes administratives.

En Tunisie, Philippe K. devait renouveler sa carte de séjour chaque année. Cette procédure, qui peut sembler ordinaire sur le papier, représentait en réalité une charge importante : réunir les documents, faire des photocopies, se rendre auprès de l’administration, attendre parfois plusieurs heures, recommencer à chaque nouvelle année universitaire. Cette répétition administrative a un coût psychologique. Elle rappelle constamment à l’étudiant étranger que son droit de rester est temporaire, conditionné, fragile.

Son parcours vers la Belgique a renforcé cette impression. Alors qu’il devait déposer une demande de visa, sa carte de séjour tunisienne arrivait bientôt à expiration. Les délais de rendez-vous auprès de TLS Contact étant très limités, il a choisi de déposer son dossier malgré ce risque. Quelques semaines plus tard, son passeport se trouvait à l’ambassade belge, tandis que sa carte de séjour expirait. Il s’est alors retrouvé dans une situation de grande vulnérabilité : sans passeport en main et avec un titre de séjour expiré.

Cette situation a entraîné une forme d’isolement. Philippe K. explique avoir eu peur de sortir, peur d’être contrôlé, peur de ne pas pouvoir justifier sa situation. Il ne s’agissait pas seulement d’une difficulté administrative, mais d’une expérience vécue dans le corps et dans l’esprit. La bureaucratie migratoire produit ainsi une inquiétude quotidienne, presque silencieuse, mais profondément réelle.

Arrivé en Belgique, Philippe K. a découvert qu’il devait entamer une nouvelle procédure de carte de séjour. Après avoir déjà traversé un long parcours administratif en Tunisie, il devait recommencer. Une erreur administrative est même survenue : sa carte de séjour belge comportait la photo d’une autre personne. Il a alors dû attendre une nouvelle correction, un nouveau délai, une nouvelle étape.

Son témoignage montre que la mobilité étudiante peut devenir une succession d’épreuves administratives. L’étudiant n’est jamais seulement étudiant. Il est aussi demandeur de visa, titulaire temporaire d’un séjour, usager d’une administration, personne contrôlable, personne devant constamment prouver qu’elle est en règle.

Les contrôles : quand le soupçon continue après le visa

L’obtention d’un visa ne met pas toujours fin au soupçon. Philippe K. a également raconté les contrôles subis lors de ses déplacements, notamment au Maroc et en Belgique. Son passeport a été examiné, retourné, touché, vérifié avec insistance. Des questions lui ont été posées sur son pays d’origine, parfois avec une forme de doute implicite.

Ces gestes peuvent paraître techniques pour l’administration. Mais pour la personne contrôlée, ils peuvent être vécus comme une remise en cause de son identité, de sa nationalité, voire de sa légitimité à voyager. Le document est valide, mais il ne suffit pas toujours à produire la confiance. Certains voyageurs doivent encore prouver, au-delà du document, qu’ils sont bien ceux qu’ils prétendent être.

Cette expérience révèle une dimension essentielle de la mobilité internationale : les frontières ne sont pas vécues de la même manière par toutes et tous. Certains passeports ouvrent les portes presque automatiquement. D’autres déclenchent des vérifications, des questions, des retards et une suspicion persistante.

Philippe K. lors d’un atelier de la Semaine Intensive Mercator à Rabat, accompagnant et encadrant les participant·e·s durant les échanges.

 

Ryan M. : l’arbitraire consulaire et l’opacité des procédures

Le témoignage de Ryan M., étudiant congolais en Italie et membre d’une clinique juridique à Turin, met en évidence une autre dimension du problème : l’opacité des procédures de visa.

Ryan M. a raconté son parcours auprès du consulat du Maroc. Après avoir préparé sa demande et obtenu un rendez-vous, il a d’abord reçu des signaux rassurants. Son dossier semblait complet, les documents étaient présents, et il lui avait été indiqué que le visa pourrait être délivré. Pourtant, à la dernière étape, la situation a changé. On lui a finalement expliqué qu’il n’était plus éligible au visa demandé et qu’il devait plutôt passer par une autorisation de voyage en ligne.

Cette autorisation en ligne l’a ensuite renvoyé vers le consulat, tandis que le consulat l’avait lui-même renvoyé vers la plateforme. Ryan M. s’est donc retrouvé pris dans une boucle administrative absurde, où chaque interlocuteur semblait renvoyer la responsabilité à un autre. Ce type de situation montre à quel point les demandeurs de visa peuvent être exposés à des procédures instables, difficiles à comprendre et parfois contradictoires.

Pour des juristes, cette expérience soulève une question essentielle : comment garantir les droits des personnes lorsque les décisions sont prises dans un cadre aussi opaque ? Comment contester une décision lorsque les motifs ne sont pas clairement formulés ? Comment faire valoir ses droits lorsque les délais sont courts, que les interlocuteurs changent et que l’information est incertaine ?

Ryan M. a également évoqué le cas d’une étudiante palestinienne dont le dossier avait été traité avec une suspicion particulière, alors même qu’elle disposait d’un passeport ordinaire et d’un visa canadien valide. Selon lui, le problème semblait moins lié aux documents qu’à l’origine nationale de la personne. Ce type de situation invite à interroger les discriminations directes ou indirectes qui peuvent traverser les pratiques consulaires.

 

Le visa comme décision administrative : penser le recours

L’un des apports importants des discussions a été de rappeler qu’un refus de visa n’est pas un simple événement administratif isolé. Il s’agit d’une décision administrative qui peut avoir des conséquences majeures sur un parcours académique, professionnel ou personnel.

Pour un.e étudiant.e, un refus de visa peut signifier l’impossibilité de participer à un programme universitaire, à une formation, à une conférence, à une clinique juridique ou à un projet international. Il peut annuler des mois de préparation et fermer l’accès à des opportunités importantes. La décision de visa ne touche donc pas seulement la circulation physique : elle affecte aussi l’accès au savoir, aux réseaux académiques, aux expériences professionnelles et à la coopération internationale.

Des voies de recours existent dans certains systèmes juridiques. En France, par exemple, un recours administratif préalable peut être nécessaire avant une saisine juridictionnelle. Dans d’autres pays, comme la Tunisie, le recours pour excès de pouvoir devant le juge administratif peut permettre de contester certaines décisions administratives.

Mais l’existence théorique d’un recours ne suffit pas. Encore faut-il qu’il soit accessible, effectif et rendu dans un délai utile. Or, dans les situations de visa, le temps joue souvent contre les demandeurs. Une décision obtenue plusieurs mois après la date prévue du voyage peut perdre une grande partie de son intérêt. Le droit au recours effectif se heurte alors à la réalité des calendriers universitaires, des billets d’avion, des dates de début de programme et des échéances administratives.

Les refus de visa sont aussi parfois peu motivés. Certains motifs sont formulés de manière très générale, par exemple lorsqu’il est affirmé qu’il existe des doutes quant à l’intention de quitter le territoire avant l’expiration du visa. Ce type de motivation place le demandeur dans une position difficile : il doit répondre à un soupçon général, parfois sans savoir précisément quels éléments de son dossier ont posé problème.

 

Profilage, nationalité et hiérarchie des passeports

Les témoignages ont également mis en lumière une réalité bien connue mais rarement formulée aussi directement : tous les passeports ne se valent pas dans l’expérience concrète de la frontière.

Certaines personnes traversent les contrôles avec fluidité. D’autres sont arrêtées, questionnées, observées plus longuement. Cette différence ne dépend pas seulement des documents présentés, mais aussi de la nationalité, du pays d’origine, de la couleur de peau, du lieu de départ ou du trajet emprunté.

Le profilage aux frontières est souvent difficile à prouver juridiquement, car il se manifeste par des gestes, des attitudes et des pratiques diffuses : un contrôle plus long, une question supplémentaire, un passeport examiné plus attentivement, un ton plus méfiant, une attente imposée sans explication claire. Pourtant, ces expériences répétées produisent un sentiment d’inégalité très concret.

Le visa, même valide, ne protège donc pas toujours contre la suspicion. Il peut permettre d’embarquer, mais pas empêcher les contrôles supplémentaires. Il peut autoriser l’entrée, mais pas garantir une égalité de traitement. Il peut reconnaître un droit de passage, tout en laissant subsister une présomption de risque.

 

Externalisation et soupçon généralisé

Les discussions ont aussi permis d’élargir l’analyse au rôle des politiques migratoires contemporaines. La mobilité, notamment entre pays africains ou vers l’Europe, est de plus en plus structurée par des logiques de contrôle, de sécurité et d’externalisation.

L’externalisation consiste notamment à déplacer le contrôle migratoire en amont : avant l’arrivée sur le territoire européen, avant le passage de la frontière, parfois même avant l’embarquement. Les consulats, les compagnies aériennes, les plateformes privées de dépôt de visa, les États de transit et les procédures numériques deviennent ainsi des acteurs du filtrage migratoire.

Cette logique renforce l’idée que tout déplacement peut devenir suspect. Le voyageur n’est plus seulement une personne qui se déplace pour étudier, travailler, apprendre ou participer à un projet. Il est parfois perçu comme un risque potentiel de migration irrégulière. Cette présomption pèse particulièrement sur les personnes originaires de certains pays.

Dans le contexte africain, cette situation entre en tension avec les discours régionaux en faveur de la libre circulation, de l’intégration et de la solidarité. Alors que la libre circulation peut être pensée comme une réponse aux frontières héritées de l’histoire coloniale, les pratiques actuelles tendent parfois à réintroduire des formes de tri, de hiérarchie et de suspicion.

 

La mobilité comme droit humain

Ces témoignages invitent à poser une question fondamentale : la mobilité doit-elle être pensée comme un droit humain à part entière ?

Le droit international reconnaît déjà la liberté de quitter tout pays, y compris le sien. Mais cette liberté reste limitée si elle ne s’accompagne d’aucune garantie d’entrée, d’aucune protection contre l’arbitraire consulaire et d’aucun recours effectif contre les refus injustifiés.

Penser la mobilité comme un droit humain ne signifie pas nier toute compétence des États en matière d’entrée et de séjour. Cela signifie plutôt rappeler que cette compétence ne peut pas s’exercer en dehors des principes fondamentaux du droit : non-discrimination, proportionnalité, motivation des décisions, accès au recours, respect de la dignité humaine.

Les politiques de visa ne devraient pas être des zones d’ombre du droit. Elles devraient pouvoir être contrôlées, discutées, contestées. Elles devraient être soumises à des exigences de transparence, surtout lorsqu’elles affectent des projets académiques, des parcours d’études, des coopérations internationales ou des situations de vulnérabilité.

 

Le rôle des juristes : documenter, contester, accompagner

Face à ces réalités, le rôle des juristes est central. Les témoignages entendus dans le cadre de Mercator ne doivent pas seulement être reçus comme des récits individuels, aussi forts soient-ils. Ils peuvent devenir des matériaux juridiques, des points de départ pour identifier des pratiques problématiques, construire des argumentaires et proposer des actions collectives.

Documenter les refus, conserver les courriers, relever les délais, identifier les motifs invoqués, comparer les traitements selon les nationalités, analyser le rôle des intermédiaires privés, accompagner les recours : tout cela fait partie d’un travail juridique nécessaire.

Les cliniques juridiques, les universités et les collectifs engagés dans la défense des droits humains peuvent jouer un rôle important. Ils peuvent aider à transformer l’indignation en action, et l’expérience individuelle en revendication collective.

 

La solidarité aux frontières

Au-delà du droit, les échanges ont rappelé l’importance de la solidarité concrète. Lorsqu’une personne est arrêtée ou retenue lors d’un contrôle, il est essentiel de ne pas la laisser seule. Rester à proximité, attendre, observer, témoigner, demander calmement des explications lorsque cela est possible : ces gestes peuvent compter.

Ils ne remplacent pas les recours juridiques, mais ils permettent de limiter l’isolement de la personne contrôlée. Ils rappellent aussi aux autorités que le contrôle est observé et que la personne n’est pas abandonnée face à l’administration.

Cette solidarité est particulièrement importante dans les mobilités collectives, comme les projets universitaires internationaux. Lorsqu’un groupe voyage ensemble, il doit aussi penser ensemble les inégalités de passage. Tout le monde ne franchit pas la frontière avec la même facilité. Le collectif doit donc devenir un espace de protection.

 

Conclusion : faire du visa un objet de justice

Les témoignages de Philippe K., de Ryan M. et des autres participant.es montrent que le visa n’est pas un simple document administratif. Il est un révélateur des inégalités mondiales de mobilité. Il expose les hiérarchies entre passeports, les discriminations liées à la nationalité ou à l’origine, l’opacité de certaines décisions administratives et la fragilité du droit au recours.

Pour des juristes, ces récits doivent être pris au sérieux. Ils montrent que la frontière n’est pas seulement une ligne géographique. Elle est aussi une procédure, un guichet, une plateforme numérique, un délai, un soupçon, une décision parfois difficile à contester.

Le projet Mercator offre précisément un espace pour penser ces enjeux collectivement. Il permet de relier les expériences personnelles aux outils du droit, les trajectoires individuelles aux mécanismes structurels, et l’indignation aux possibilités d’action.

Défendre la mobilité, ce n’est pas seulement défendre le droit de voyager. C’est défendre l’accès au savoir, aux rencontres, à la coopération internationale et à la dignité. C’est rappeler que la circulation ne devrait pas être un privilège réservé à certains passeports, mais un enjeu de justice à construire collectivement.

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