L’ouverture du programme de migration circulaire des sénégalais en Espagne : Symbole d’un vif espoir ou désespoir ?

15 Février 2025

Cet article a été rédigé par la Clinique juridique UNHCK (Pr. Abdou khadre Diop, Mme Awa Sagnang, Mamadou Lamine Diallo)

Face à l’augmentation des flux migratoires irréguliers, un programme de migration circulaire a été instauré du 23 janvier au 7 février 2025. Bien que le nouveau régime ait abordé la question migratoire de manière limitée, ce dispositif représente une réponse innovante face aux départs massifs de migrants par voie irrégulière. Dans cette optique, le Royaume d’Espagne, fidèle aux politiques migratoires de l’Union européenne encourageant les accords bilatéraux sur la migration temporaire et circulaire, avait signé avec le Sénégal une déclaration conjointe le 29 août 2024. Cette déclaration entre les deux États “soulignent l’étroite collaboration qu’ils entretiennent dans le domaine de la migration depuis la signature de deux accords et l’adoption de la déclaration conjointe sur la lutte contre l’immigration irrégulière, signée à l’occasion de la dernière visite du Président du Gouvernement espagnol à Dakar, en 2021” (1). En effet, il s’agit d’un accord qui apparaît comme une réponse pragmatique aux défis migratoires. 

La migration circulaire se définit comme un mécanisme de gestion concertée des flux migratoires internationaux, conciliant migration et développement (2). Elle offre une alternative aux départs illégaux en favorisant des accords bilatéraux de recrutement de main-d’œuvre – notamment dans le cadre d’emplois saisonniers ou de projets spécifiques – tout en permettant aux travailleurs de conserver des liens étroits avec leur pays d’origine (3). Ainsi, dans le cadre du programme de migration circulaire des Sénégalais vers l’Espagne, la migration régulière apparaît comme un véritable levier de prospérité et de développement économique, social et culturel inclusif.

Cependant, une interrogation s’impose : ce programme de migration circulaire constitue-t-il réellement un moteur de prospérité partagée ou révèle-t-il un malaise structurel plus profond ? 

L’étude propose une analyse juridique de la migration circulaire dans le cadre sénégalo-espagnol, les implications économiques et les limites inhérentes à ce modèle ; tout en mettant l’accent sur les perspectives d’amélioration de cette politique migratoire, en vue d’assurer un équilibre entre protection des migrants et développement durable. Dans cette perspective, nous examinerons, d’une part, comment la migration circulaire peut constituer un levier de prospérité mutuelle en favorisant la coopération économique et le transfert de compétences (I). D’autre part, nous analyserons les limites et les risques qu’elle comporte, notamment en termes de précarisation des travailleurs, de dépendance structurelle et de viabilité à long terme, afin de mieux cerner les enjeux d’une gestion migratoire plus équitable et efficace (II).

I. Un levier de prospérité partagée 

L’accord entre l’Espagne et le Sénégal permet à des sénégalais(es) âgés(es) entre 25 et 55 ans, ayant une expérience préalable dans le domaine agricole, de pouvoir effectuer un travail saisonnier en Espagne dans le respect de leurs droits humains (4)

Sous l’initiative du Ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères. Le programme a des vertus en termes de promotion de la migration par voie légale. Il s’agit ainsi d’une opportunité qui pourrait être bénéfique notamment avec : d’un côté l’octroi de visas de travail saisonniers pour des secteurs spécifiques comme l’agriculture et la construction, pouvant faciliter le retour des migrants après la période d’emploi. D’un autre, l’accompagnement des migrants dans leur réintégration à leur retour au Sénégal, afin d’éviter des situations de précarité post-migration.

En outre, c’est un moyen efficace de lutte avec notamment la digitalisation qui permet de recenser les candidats imminents de l’immigration irrégulière, notamment à travers le contrôle renforcé des départs massifs – par le biais d’un enrôlement dans leur base de données –  et de mener des campagnes de sensibilisation. L’objectif affiché à cet égard est de garantir une mobilité fluide et encadrée, tout en réduisant les tentations de départs illégaux vers l’Europe. Pour ce faire, des opportunités communes restent possibles.

La migration circulaire est souvent présentée comme une solution « gagnant-gagnant ». En ce qui concerne l’Espagne et le Sénégal, elle permettrait effectivement d’une part, à l’Espagne de pallier le manque de main-d’œuvre saisonnière dans des secteurs en tension, tout en ayant un contrôle sur le retour des travailleurs. Et d’autre part, pour le Sénégal, ce serait une occasion d’offrir des opportunités d’emploi à ses citoyens (5), d’attirer des transferts financiers (6) et de développer des compétences professionnelles transférables au retour des migrants.

Par conséquent, ce programme de migration circulaire, s’il est bien encadré, pourrait donc servir de tremplin tout en assurant une mobilité régulée et stable. Néanmoins, des limites demeurent.

 

II. Une révélation d’un malaise réel 

La migration circulaire est présentée comme un cadre structuré destiné à faciliter la mobilité des travailleurs et de les contenir. Or, elle demeure insuffisante pour répondre aux défis économiques et sociaux à long terme, en ce sens qu’elle ne constitue qu’une solution temporaire, sans réel effet sur le marché du travail. 

D’abord, son accessibilité demeure restreinte car les critères de sélection, qui sont souvent exigeants en matière de qualification, d’expérience et de quotas, limitent les opportunités pour une grande partie des candidats potentiels (comme l’illustre l’offre du programme entre le Sénégal et l’Espagne où sur un besoin de 250 travailleurs, l’on se retrouve avec 10000 candidatures en une seule journée). En conséquence, presque tout le reste redevienne des candidats potentiels à la migration irrégulière. En plus, son impact économique reste également limité. En effet, l’envoi de remises migratoires, bien que significatif, ne favorise pas forcément un développement économique durable, les fonds étant majoritairement utilisés pour la consommation plutôt que pour l’investissement productif.

Ensuite, la migration circulaire ne fait pas disparaître la précarité. D’autant plus que les conditions de travail sont souvent difficiles, avec des contrats à durée limitée (3 à 6 mois) et une absence de protection sociale adéquate. A cela s’ajoute la forte dépendance aux employeurs qui contrôlent l’accès aux contrats de travail. Sans oublier que la plupart de ces participants n’ont aucune garantie de retour, et certains mêmes préfèrent rester dans la clandestinité après l’expiration de leur visa, faute de perspectives au Sénégal.

Par ailleurs, les politiques restent souvent dictées par les pays d’accueil, qui privilégient leurs besoins économiques au détriment des enjeux de développement du pays d’origine.  L’exemple de l’accord Sénégal/Qatar en est une parfaite illustration d’autant plus que ce dernier attend du Sénégal une expertise. Chose que confirme le Ministre Abass fall le Qatar a demandé de l’expertise dans le domaine notamment de la santé, logistique, technologie (7). Dans la même veine, les critiques ont été acerbes à l’égard du nouveau régime qui a fait une large publicité de la migration circulaire, alors que son discours demeure fondamentalement souverainiste, nationaliste, patriotique et à la limite anti-émigration. Dans l’horizon Sénégal 2050, l’accent est mis sur la mobilisation des ressources et compétences internes pour booster le potentiel économique, incluant le retour des compétences de la diaspora. 

Ainsi, malgré son potentiel, la migration circulaire ne saurait être une solution unique à la question du chômage des sénégalais et du développement économique, puisqu’elle nécessite une approche plus globale et inclusive incluant des réformes structurelles et une meilleure valorisation du marché de travail local. Le Sénégal, avec des initiatives comme la mise en place de la Maison de l’Entreprenariat et la Grande Agence Gouvernementale sur l’Emploi et le Travail, peut mettre en place des programmes solides de valorisation des compétences acquises à l’étranger. Malheureusement, les expériences acquises à l’étranger ne sont pas toujours valorisées au retour, faute de dispositifs de reconnaissance des compétences.

De surcroît, bien que prometteuse, la migration circulaire soulève néanmoins plusieurs critiques au regard des risques liés à un accès limité aux emplois qualifiés (8), une exploitation possible des travailleurs saisonniers (9), un déséquilibre du marché du travail sénégalais (10), y compris la forte demande pour ces opportunités migratoires.

 

Conclusion

L’ouverture de la migration circulaire entre le Sénégal et l’Espagne représente à la fois un espoir et un défi. En réalité, si ladite migration offre une alternative crédible aux migrations irrégulières et favorise des opportunités économiques, elle n’en demeure pas moins une solution miracle. Au regard de l’engouement massif pour ce programme qui révèle surtout l’urgence de politiques nationales déjà ambitieuses en matière d’emploi et de développement d’ici 2050. 

Dès lors, pour maximiser les bénéfices de cette initiative, plusieurs recommandations peuvent être envisagées, telles que :

  • Renforcer la protection des migrants circulaires à travers une mise en œuvre effective des instruments internationaux garantissant des conditions de travail dignes et un suivi social.
  • Diversifier les secteurs d’emploi accessibles pour éviter une concentration dans les travaux peu qualifiés.
  • Soutenir la réintégration des travailleurs au Sénégal en développant des programmes de reconversion professionnelle et d’insertion économique.
  • Mettre en place un suivi rigoureux pour évaluer l’impact réel du programme sur la réduction des migrations irrégulières et l’amélioration des conditions de vie des migrants.

Loin d’être un simple pansement sur la plaie des départs souvent qualifiés de clandestins, la migration circulaire doit être pensée comme un outil intégré à une politique de développement plus large. A défaut, elle risque de se transformer en un nouveau mirage pour ces milliers de jeunes sénégalais en quête d’un avenir meilleur.

______________________________

(1) Déclaration conjointe entre la République de Sénégal et le Royaume d’Espagne, Dakar, 29 août 2024, p. 2. Disponible sur : https://www.lamoncloa.gob.es/presidente/actividades/Documents/2024/290824-Declaracion-conjunta-Espana-Senegal-frances.pdf 

(2) Serigne Mansour Tall & Aly Tandian, “ Migration circulaires des sSénégalais Des migrations tacites aux recrutements organisées”, série: “CARIS AS”, n°2011/52, Robert Shuman Center for Advanced Studied, San Domenico di fiesole(FI): Institut universitaire européen, 2011, p. 6.

(3) Ibid, p. 7.

(4) En conformité avec certains instruments internationaux comme : La Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille (1990), le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (2018), qui pose un cadre de protection pour les travailleurs migrants, y compris ceux engagés dans des migrations circulaires.

(5) D’après le ministre du travail Abass Fall, lors de la 24e édition du Forum du 1er emploi.

(6) Il s’agit de près de 10 % du PIB en 2022 selon la Banque mondiale.

(7) Voir à ce propos : https://www.rts.sn/actualite/detail/a-la-une/1-000-emplois-au-qatar-abass-fall-detaille-les-opportunites-pour-les-jeunes-senegalais?utm 

(8) Les migrants sont souvent cantonnés à des secteurs précaires (agriculture, BTP), sans perspective d’évolution professionnelle.

(9) En effet, sans garanties de protection sociale adéquates, ces migrants peuvent se retrouver dans des conditions de travail difficiles.

(10) En favorisant les départs massifs vers l’étranger, la migration circulaire peut accentuer le manque de main-d’œuvre locale, notamment dans certains secteurs.

Suivez-nous !

Design & development by Gyom

Contacts

Équipe de coordination

sylvie.sarolea@uclouvain.be
christine.flamand@uclouvain.be