Réseau de cliniques juridiques en matière migratoire
La migration irrégulière dans le programme du nouveau gouvernement sénégalais
7 Septembre 2024
Cet article a été rédigé par la Clinique juridique de l’UNCHK (M. Mamadou Lamine DIALLO et Mme Awa SAGNANG, sous la supervision du Pr. Abdou Khadre DIOP)
Après sa victoire sans conteste lors de l’élection présidentielle du 24 mars 2024, le nouveau gardien de la Constitution, le Président Bassirou Diomaye Faye, est désormais confronté à la réalisation de nombreux défis. Depuis sa prise de fonction le 2 avril, le Président et son nouveau gouvernement sont attendus sur la mise en œuvre de leur projet de société et de gouvernance ambitieux, qui leur a permis de prendre le pouvoir avec une majorité absolue dès le premier tour. Bien que certains perçoivent son programme comme utopique voire antagoniste, il a néanmoins réussi à conquérir le cœur des Sénégalais grâce à son caractère novateur et inclusif, prenant en compte les couches les plus vulnérables de la population et leurs conditions difficiles. Face aux nombreux fléaux tels que le chômage, la corruption, et la pauvreté, les Sénégalais ont vu dans son programme une lueur d’espoir pour améliorer leurs conditions de vie. De telles conditions de vie expliquent la vague de candidats à l’émigration irrégulière qui ne cesse de croître. D’ailleurs, récemment un nombre important de ressortissants sénégalais en partance aux États Unis via le Nicaragua a été rapatriée, ce qui démontre l’acuité de la question.
C’est dans ce contexte que s’inscrit cette analyse sur la prise en compte de la migration irrégulière dans le programme du nouveau régime au Sénégal. Ainsi à la lecture dudit programme, nous avons remarqué non seulement un intérêt minimal pour l’émigration irrégulière (I), mais aussi quelques considérations significatives sur l’employabilité des jeunes (II) et la revalorisation du secteur primaire et secondaire comme élément central (III).
I. Un intérêt minime porté à la question de l’émigration irrégulière
Le livre du programme du Président Bassirou Diomaye Faye, intitulé “Le projet pour un Sénégal souverain, juste et prospère”, s’étend sur 274 pages, détaillant ses objectifs selon cinq axes prioritaires. Cependant, la question de la migration irrégulière n’est abordée que cinq fois sous l’appellation de : “migration clandestine”. C’est ainsi que dans le programme cette question est soulevée de manière allusive vis à vis des futurs projets prévue pour pallier ce phénomène.
Cette approche témoigne d’un manque d’attention particulier à un problème qui a pourtant entraîné de lourdes pertes en vies humaines. En effet, la migration irrégulière est l’une des problématiques brûlantes qui auraient dû être abordées dans le programme, notamment en ce qui concerne la prise en charge des personnes rapatriées. C’était une occasion particulière de proposer des stratégies pour freiner l’augmentation massive des départs irréguliers, encourager le retour des migrants et prévenir les risques de récidive. Par ailleurs, il aurait été judicieux de mettre en place un ministère spécifiquement chargé de cette mission. Malheureusement, cette idée n’a pas suscité un intérêt plus généralisé.
Cependant, l’ancien régime avec le Programme Sénégal Émergent (PSE), avait abordé la migration irrégulière à travers des initiatives telles que la création de centres de réinsertion et de stabilisation ainsi que la validation en juillet 2023 de la stratégie nationale de lutte contre la migration irrégulière (SNLMI). Comparativement, le nouveau programme de l’actuel gouvernement est moins centré sur cette problématique et plus tourné sur l’employabilité et l’emploi des jeunes, poussant à réfléchir sur la pertinence de ces réponses dans le nouveau programme du gouvernement sénégalais. Étant donné que celui-ci met en avant des aspects cruciaux liés à l’employabilité des jeunes, lesquels pourraient servir de tremplin pour réduire l’émigration illégale.
II. Quelques considérations significatives sur l’employabilité des jeunes
De la lecture du livre-programme, il ressort l’idée de promouvoir la création d’emplois. En effet, cette politique qui vise à offrir des alternatives à la migration irrégulière est prévue aux pages 20 et suivants du “projet” (1). Pour favoriser l’employabilité des jeunes, le nouveau gouvernement propose de simplifier et de rationaliser les structures d’accompagnement en créant la Maison de l’Entrepreneur. Il envisage ainsi de fusionner la Délégation générale à l’Entreprenariat Rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ) et l’Agence de Développement et d’Encadrement des petites et Moyennes Entreprises (ADEPME) afin d’évaluer et de restructurer les secteurs du travail et de l’emploi. En outre, il prévoit de renforcer l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD) pour harmoniser les agences gouvernementales autour de l’entrepreneuriat et de l’emploi des jeunes, ainsi que la création de la Grande Agence Gouvernementale sur l’Emploi et le Travail (GAGET).
Le programme « Gungé » (2) constitue également l’un des projets importants relativement à l’employabilité. En effet, en renforçant les compétences des jeunes, ils seront mieux préparés à intégrer le marché du travail et l’économie nationale. Pour revenir sur ce projet ambitieux appelé « Gungé », visant particulièrement à encourager l’auto-emploi, il cible principalement les petites et moyennes entreprises (PME) et soutient les futurs entrepreneurs dans la création de leurs entreprises. Eu égard au constat selon lequel au Sénégal la jeunesse diplômée est souvent confrontée à des difficultés d’insertion professionnelle, ce qui peut les pousser à envisager la migration irrégulière, des initiatives telles que le programme « Gungé » visent ainsi à offrir des alternatives viables à la migration en encourageant l’entrepreneuriat et la création d’emplois locaux. En favorisant l’émergence et le développement de ces entreprises, le programme « Gungé » contribue à créer un écosystème économique diversifié et résilient. Cela réduit la dépendance à l’émigration comme seul moyen d’améliorer sa situation financière, car les jeunes entrepreneurs ont des possibilités de développement professionnel et économique dans leur propre pays. Sur ce point, il apparaît des efforts consentis pour remédier à la migration irrégulière.
Toutefois, il va sans dire que cette volonté politique s’appuie déjà sur un cadre institutionnel existant qui prend en charge la gestion de l’emploi. Ce cadre comprend divers ministères sectoriels, des organismes d’accompagnement et de financement des projets professionnels, tels que le ministère de l’Emploi, de la Formation professionnelle, de l’Apprentissage et de l’Insertion, le Programme des domaines agricoles communautaires (Prodac), l’Agence nationale pour la promotion de l’emploi des jeunes (Anpej), l’Agence pour la promotion et le développement de l’artisanat (Apda), la Délégation à l’entreprenariat rapide des femmes et des jeunes (Der/fj), le Fonds de financement de la formation professionnelle et technique (3fpt), entre autres.
Concernant la politique économique, le gouvernement prévoit une économie sociale et solidaire pour le développement inclusif du Sénégal dans l’optique de lutter contre la pauvreté en mettant la priorité dans la baisse des prix des denrées, le développement de l’approche coopérative et l’institutionnalisation de l’ESS (Economie Sociale et Solidaire). Il a de ce fait souligné l’importance de favoriser les produits locaux et de défendre les intérêts des entreprises nationales. Cette orientation stratégique vise à encourager l’essor des entreprises locales tout en garantissant une répartition équitable des bénéfices économiques. De surcroît, l’incitation à investir dans le secteur primaire témoigne d’une volonté de renforcer la sécurité alimentaire du pays, pour son indépendance économique. A cela s’ajoute, l’investissement accru dans l’éducation et la formation professionnelle pour améliorer l’employabilité des jeunes. En plus, de la revalorisation du secteur primaire et secondaire.
III. La revalorisation du secteur primaire et secondaire comme clé de voûte
Selon le programme du nouveau gouvernement, le secteur primaire sera revalorisé à tous les échelons. En effet, principalement composé de l’agriculture, de l’élevage, et de la pêche, il permet de garantir l’autosuffisance alimentaire de la population par le truchement des communautés rurales. Ces domaines où les employés de l’État recevait une rémunération insuffisante aura un nouveau regard d’après le Projet du Président Bassirou Diomaye Faye. Ainsi, certains services administratifs seront décentralisés au niveau régional afin d’empêcher l’exode rural voire la migration irrégulière. Ce secteur occupe à cet effet une place importante dans l’économie sénégalaise, mais sa contribution au PIB (16% en 2021) reste faible par rapport aux potentiels agricole, pastoral et halieutique du pays.
En outre, avec l’affectation de 10% du budget national à l’agriculture, conformément aux recommandations de l’Union Africaine (engagements de Maputo puis de Malabo) et la révision de la politique de développement pour promouvoir davantage les appuis budgétaires, le nouveau gouvernement démontre suffisamment sa volonté de détourner les jeunes de l’émigration irrégulière en mettant en place les politiques adéquates au niveau national. Comme l’affirmait en 2020 le premier ministre Ousmane Sonko lors d’une visite au quai de Ouakam sur la plateforme «Jotna tv», “sortir du pays n’est pas la solution”, il faut de bonnes politiques pour permettre à la jeunesse de pouvoir se sentir à l’aise au Sénégal comme indiqué à la page 23 du Projet : “ pour un sénégal prospère avec le plein emploi productif, un travail décent pour tous, et une réduction de la pauvreté sous toutes ses formes ”.
Par ailleurs, le renforcement des capacités scientifiques, techniques et institutionnelles des structures de recherche et de vulgarisation agricoles, la sécurisation des systèmes d’élevage et le développement d’infrastructures et d’équipements de productions animales de même que la gestion durable du secteur de la pêche et de l’Aquaculture avec la mise en œuvre d’un Plan National d’Immersion et de Gestion des Récifs Artificiels communément appelé « PLAN RECIFS » sont autant de mesures qui devraient être prises durant le mandat du Président afin de redynamiser ce secteur.
Concernant le secteur industriel, il est prévu un Plan d’Accélération Industrielle du Sénégal (PAIS) 2024-2029 dans le but de stimuler la croissance en renforçant le secteur industriel du pays. Il prévoit la création d’écosystèmes industriels pour intégrer les grandes entreprises et les PME, favoriser l’emploi des jeunes, optimiser les retombées économiques de la commande publique et formaliser le secteur informel.
Parcourir ce programme a permis de voir un désir ardent du nouveau gouvernement à prendre en charge les difficultés de la jeunesse sénégalaise. Mais se limiter aux solutions préconisées nous semble insuffisant, car penser que le problème de la migration est seulement économique c’est méconnaître la dynamique sociologique endogène. En effet, les facteurs sont variés pour la plupart c’est la pression sociale et pour d’autres, le paraître, comme souligné par le Professeur François Crépeau: “ la migration est un voyage à la recherche de la dignité ” (3). Toutefois, d’autres réalités sont à prendre en compte notamment la question de la réinsertion socio-économique et professionnelle des migrants sénégalais retournés de force, ou qui ont décidé volontairement de revenir. La question des retours reste un défi majeur pour le Sénégal. Bien que certains migrants choisissent de rentrer au pays, leur réintégration réussie nécessite un soutien continu, tant sur le plan économique que social.
Conclusion
En encourageant l’entrepreneuriat, la création d’emplois locaux et la stabilité économique, le programme offre des alternatives attrayantes à la migration irrégulière pour les jeunes diplômés. Cependant, pour maximiser ses effets, il est essentiel que le programme soit mis en œuvre de manière efficace et qu’il soit soutenu par des politiques publiques cohérentes visant à promouvoir le développement économique et social du pays et qu’il prenne suffisamment en compte la promotion de l’emploi des jeunes et des femmes en milieu rural. L’ancien gouvernement avait déjà tenté de lutter contre ce phénomène notamment par la mise en œuvre du Programme d’urgence pour l’emploi, l’employabilité et l’insertion socio-économique des jeunes. Cependant, il ressort de ce programme des failles qui ont l’espère seront corrigées par le régime en place. Ainsi, le programme du président Bassirou Diomaye Faye montre une volonté forte de transformation socio-économique du Sénégal, avec un accent sur l’employabilité des jeunes et la valorisation du secteur primaire et secondaire. Bien que la migration irrégulière ne soit pas au centre des préoccupations, ces initiatives peuvent indirectement contribuer à réduire la pression migratoire en offrant des alternatives aux jeunes.
Ainsi nous nous permettons d’émettre les recommandations suivantes pour une meilleure considération de la question migratoire :
- Créer un ministère ou direction chargée de la migration ;
- Adopter la politique nationale migratoire ;
- Mettre en place un centre de ressources sur l’émigration pour informer et conseiller de manière claire et précise sur les risques et les réalités de la migration irrégulière ;
- Promouvoir davantage l’entrepreneuriat local, favoriser la coopération régionale, faire le suivi et l’évaluation pour mesurer l’efficacité des programmes et des politiques mises en œuvre…).
- Enfin, le Sénégal étant un pays d’accueil et de transit en matière de migration doit aussi réfléchir à revoir le cadre juridique actuel ainsi qu’à réévaluer les accords bilatéraux avec certains pays comme l’Espagne ou la France sur la question de la migration.
Il va de soi qu’imaginer des projets ambitieux est inspirant, mais la véritable magie réside dans leur concrétisation. Ainsi, prendre en compte ces recommandations irait dans le sens de réaliser au mieux ce projet qui, on l’espère, comblera les attentes de la population sénégalaise car il est impératif que le nouveau gouvernement intensifie ses efforts et mette en place des stratégies spécifiques pour traiter définitivement la question de la migration irrégulière.
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(1) Le projet est l’appellation du programme du parti, Patriotes Africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF). C’est un document de 84 pages dans lequel se résume le programme du nouveau président du Sénégal, son excellence monsieur Bassirou Diomaye Diakhar Faye.
(2) Le terme “Gungé” est un mot wolof qui signifie accompagner en français. Il désigne ici notamment l’ambition du nouveau gouvernement de soutenir les petits entrepreneurs.
(3) Lors du symposium organisé par l’Observatoire sur les Migrations Internationales, les Réfugiés, les Apatrides et l’Asile (OMIRAS), autour du thème : Repenser la mobilité humaine sous le regard africain : Analyse et perspectives, organisé à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sénégal, 19-20 décembre 2022.
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