Réseau de cliniques juridiques en matière migratoire
Interview de Julie, chargée de projet pour l’antenne Brabant wallon de BelRefugees, réalisée dans le cadre de la Clinique juridique Rosa Parks pour les droits humains.
9 décembre 2025
Un café où l’on vient d’abord se rencontrer
Au Café Monde, on ne commande pas seulement un thé ou une assiette chaude. On traverse un seuil. On entre dans un lieu où le lien prime sur tout le reste. Installé en Brabant wallon, ce café associatif est né de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés, elle-même issue de la mobilisation au parc Maximilien(1) à Bruxelles, lorsque des citoyen·nes se sont organisés pour mettre à l’abri des personnes en situation de migration laissées à la rue.
« Le Café Monde, explique Julie, chargée de projet pour l’antenne Brabant wallon de BelRefugees, c’est un lieu connexe à notre mission principale de mise à l’abri et d’accompagnement. On essaie d’y dépasser les discriminations financières, de genre ou d’origine : le prix est libre et on peut fréquenter le lieu avec la même dignité, que l’on puisse payer ou non. » Sur le comptoir, une caisse invite à une participation libre et consciente : chacun contribue selon ses moyens… ou pas du tout.
L’objectif va bien au-delà du repas. Là où les espaces de convivialité habituels restent souvent fermés aux personnes en situation de migration, le Café Monde offre un rare lieu de rencontre entre personnes en demande d’asile, en transit, ou vivant depuis longtemps en Belgique. La nourriture n’est qu’un prétexte pour créer du lien, dans un cadre volontairement informel.
Cette interview a été réalisée dans le cadre de la Clinique juridique Rosa Parks pour les droits humains, et plus particulièrement de la section migration du projet Mercator, qui rassemble plusieurs cliniques juridiques à travers le monde. En donnant la parole à Julie, la Clinique cherche à rendre visibles les pratiques de terrain qui questionnent concrètement les politiques migratoires.
Une action citoyenne devenue engagement militant
Son histoire avec la migration commence au détour d’une colocation étudiante, loin de toute idée de carrière ou de « vocation ».
En 2018, une colocataire lui parle du parc Maximilien et lui propose d’héberger une personne une nuit par semaine dans leur kot. « Je me souviens très bien du premier soir, raconte Julie. Un adolescent soudanais de 16 ou 17 ans est arrivé avec un petit sac à dos, un bonnet… et même pas de veste. »
Elle poursuit : « Rationnellement, je savais que des gens dormaient dehors. Mais là, je le voyais chez moi. Je me suis dit : si cette personne n’était pas ici ce soir, elle serait à la rue. » Pour Julie, qui avait elle-même vécu difficilement un séjour d’un an à l’étranger pourtant sécurisé, imaginer des jeunes de son âge dormant dehors sous la pluie est un choc.
L’hébergement citoyen devient une habitude, puis un moteur. Peu à peu, les questions se multiplient : « Pourquoi ces jeunes sont livrés à eux-mêmes ? Pourquoi l’État ne remplit pas ses obligations ? » L’engagement humanitaire se transforme en engagement militant, nourri par la prise de conscience du rôle des politiques migratoires et de la violence du système d’asile.
À la fin de ses études, elle rejoint la Plateforme comme salariée. « Pour moi, accompagner les personnes en migration, ce n’est pas seulement faire de l’humanitaire, dit-elle. C’est aussi un acte de résistance face à un système qui laisse des personnes à la rue tout en prétendant respecter la Convention de Genève. »
Une mosaïque d’initiatives autour du Café Monde
Le Café Monde n’est qu’un élément d’un ensemble beaucoup plus large. L’interview se déroule dans les locaux de Welc’HOME, ancienne « École sans frontières », où la Plateforme propose des cours de français et de néerlandais, des ateliers numériques, un accompagnement social, des permanences juridiques, ainsi qu’un travail étroit mené avec la Clinique juridique Rosa Parks.
« On essaie que ce soit un lieu où les gens peuvent apprendre, poser des questions, et ne pas se sentir seuls face à l’administration », explique Julie. Les bénévoles y animent des formations ouvertes à toutes les personnes en situation de migration, qu’elles soient hébergées par la Plateforme ou non. Un formateur envoyé par le CPAS (service public local d’aide sociale en Belgique) vient, par exemple, apprendre à utiliser des outils essentiels comme itsme (application d’identification numérique en Belgique), MyMinFin (plateforme en ligne de l’administration fiscale belge) ou masante.be (portail d’accès aux données de santé en Belgique).
Dans cet espace, la Clinique juridique Rosa Parks assure un accompagnement socio-juridique en lien étroit avec une travailleuse sociale, ce qui permet de lier conseil juridique, soutien social et compréhension globale des situations. « Le fait que les étudiant·es puissent discuter avec nous, voir les réalités de terrain, ça change vraiment la manière d’aborder le droit », souligne Julie.
Son rôle, à elle, consiste à soutenir ces initiatives bénévoles : « Je suis là pour identifier les besoins, accompagner la mise en place d’activités – visites, ateliers, cours – et offrir un support logistique et humain. Mais ce sont les bénévoles et les citoyen·nes qui portent vraiment les projets. Mon travail, c’est de faire en sorte que ces initiatives puissent exister et répondre à des besoins réels. »
Un point d’entrée vers d’autres services
Pour les personnes en demande d’asile, la Plateforme constitue un maillon dans un réseau plus vaste. À Bruxelles, le hub humanitaire(2), situé près de la gare du Nord, joue le rôle de porte d’entrée vers différents services : inscriptions sur liste d’attente pour des hébergements d’urgence, consultations médico-sociales, accompagnement juridique, etc.
En Wallonie, et en particulier autour du Café Monde, les personnes arrivent par des voies multiples : redirection depuis Bruxelles, bouche-à-oreille au sein des communautés, orientation par le CPAS, des associations ou des centres d’accueil Fedasil(3), ou encore en poussant simplement la porte du café après en avoir entendu parler. « Souvent, les gens viennent d’abord pour un café ou un repas, et c’est à partir de là qu’on parle d’autre chose », explique Julie.
Une fois le contact pris, les personnes peuvent être informées d’autres services : hébergement, consultations sociales, juridiques ou psychologiques. Le Café Monde devient ainsi un lieu central, non pas comme guichet administratif, mais comme espace où la confiance peut se tisser. « On n’impose pas d’emblée un rendez-vous psy ou juridique, précise Julie. On laisse le temps au lien de se construire. La demande doit venir de la personne. »
Les limites d’un engagement pris dans un système saturé
Derrière la chaleur du lieu, une réalité pèse : celle d’une grande impuissance. Les places en hébergement sont limitées, les moyens financiers insuffisants, et l’accompagnement ne peut, dans la plupart des cas, se poursuivre au-delà de la procédure d’asile.
« On reçoit des demandes très concrètes : trouver un logement, réparer un téléphone, comprendre un courrier administratif, raconte Julie. Mais nos réponses sont souvent partielles ». Faute de moyens humains et financiers, la Plateforme doit régulièrement rediriger vers d’autres associations, dans un paysage associatif lui-même sous tension.
« J’ai dû apprendre à mettre des limites, confie-t-elle. Mon téléphone est coupé en dehors du travail, je m’autorise de vrais temps de déconnexion. » Paradoxalement, le Café Monde devient aussi un espace de résilience pour les travailleurs et les bénévoles : « Même quand on n’a aucune solution matérielle, il nous reste la possibilité de faire lien. Et ça, ça compte. »
Porter des récits lourds sans s’effondrer
Travailler dans ce contexte signifie aussi entendre des récits de vie extrêmement lourds : photos d’enfants morts à Gaza, maisons détruites, parcours marqués par la violence et la perte. « Je ne suis pas toujours en première ligne de ces récits, mais j’y suis régulièrement confrontée, surtout lors des visites dans les hébergements collectifs », explique Julie.
Pour tenir, elle a développé des stratégies : « Parfois, je me surprends à rire nerveusement, comme un réflexe face à l’horreur. Heureusement, on a aussi des espaces pour en parler entre collègues et bénévoles, pour “déposer” ce qu’on a entendu. »
Surtout, elle insiste sur l’importance de voir les personnes au-delà de leur récit traumatique : « On essaie de ne pas réduire les gens à leurs souffrances. On parle aussi de leurs goûts, de ce qu’ils aiment cuisiner, de leurs forces… Ça aide à restaurer une forme de dignité. » Elle veille également à s’accorder des moments de non-disponibilité, pour pouvoir être pleinement présente lorsqu’elle l’est, sans s’épuiser.
De la relation d’aide à la relation d’égal à égal
Julie met constamment en avant l’importance de faire évoluer la relation d’aide vers une relation d’égal à égal. « Il y a forcément une relation d’aide, on ne va pas faire semblant que ce n’est pas le cas, dit-elle. Mais ça ne doit pas être la seule manière de se voir. »
Pour elle, instaurer la confiance implique de ne pas réduire les personnes à de simples « bénéficiaires », mais de les considérer comme des personnes avec lesquelles on partage un territoire, un lieu de vie, des espaces communs. Le Café Monde permet précisément de déplacer cette relation.
« Ici, une personne hébergée peut venir jouer aux dominos, partager un repas, ou simplement passer du temps, comme n’importe quel autre habitué ou habitante du quartier. On se croise en tant que citoyens, pas seulement comme “aidant” et “aidé”. »
Elle sourit en évoquant ces moments où, après avoir obtenu leur statut, certain·es reviennent juste pour dire bonjour, boire un café, montrer leur carte rose(4). « Ces retours-là… c’est pour ça qu’on fait ce travail. »
Une procédure d’asile déshumanisante
Lorsque Julie parle de la procédure d’asile, le mot qui revient souvent est « violence ». « C’est une violence administrative, une violence de la suspicion, de la lenteur, de l’attente, de la promiscuité, de l’infantilisation… Rien n’est fait pour que les gens se sentent reconnus comme des êtres humains », résume-t-elle.
Les conditions d’accueil en centres renforcent ce malaise : chambres surpeuplées, absence d’intimité, repas imposés à des heures fixes, procédures interminables sans horizon clair. Certaines personnes restent des années en centre sans savoir si leur demande aboutira, ni dans quel sens.
À cela s’ajoute une charge administrative écrasante : courriers incessants, démarches complexes, impossibilité d’utiliser certains outils d’identification comme itsme, difficultés d’accès aux soins de santé faute de réquisitoire Fedasil(5) ou en raison du refus de certain·es médecins de travailler avec ces dispositifs. Des obstacles apparaissent également pour obtenir des réductions de transport lorsque les documents d’identité ne sont pas reconnus. « Tout ce qui paraît simple pour une personne belge – consulter sa banque en ligne, aller chez le médecin, prendre un train avec réduction – devient un parcours du combattant », constate Julie.
Le rôle crucial de la Clinique juridique Rosa Parks
Dans ce contexte, la collaboration avec la Clinique juridique Rosa Parks revêt une importance particulière. « Beaucoup de personnes en procédure d’asile ne saisissent pas vraiment tout le parcours dans lequel elles s’inscrivent, ni les enjeux de chaque étape », explique Julie, malgré les informations données dans les centres ou par les avocats.
Les services sociaux des centres, débordés, n’ont pas toujours la possibilité d’expliquer en détail la procédure, ni de travailler avec interprète. De même, les avocats manquent parfois de temps pour préparer minutieusement chaque entretien à l’Office des étrangers(6).
Les séances d’information collective organisées avec la Clinique et les préparations individuelles aux entretiens abordent la Convention de Genève, les critères de protection et l’importance de certains éléments du récit. « On voit vraiment une différence entre les dossiers où cette préparation a eu lieu et les autres, insiste Julie. Les récits sont plus clairs, les personnes comprennent mieux ce qu’on attend d’elles. » Ces entretiens permettent aussi d’identifier des situations particulièrement complexes et de rediriger vers des services plus spécialisés lorsque c’est nécessaire.
Apprendre le droit en rencontrant celles et ceux qu’il concerne
Interrogée sur le message qu’elle souhaite adresser aux étudiant·es de la Clinique qui reprendront le projet, Julie insiste sur l’enjeu de formation professionnelle. « Rencontrer les personnes qu’on accompagnera plus tard, c’est fondamental », dit-elle.
Ce contact permet de dépasser les représentations abstraites et de comprendre, avec plus de finesse, ce que vivent les personnes en demande d’asile, mais aussi les réalités de terrain des associations. « Ça change la manière d’être juriste, travailleur social, avocat ou magistrat. On ne travaille plus seulement à partir de textes, mais à partir de vies concrètes. »
Pour la Plateforme, travailler avec des professionnel·les déjà sensibilisé·es à ces enjeux est un véritable atout : cela rend les collaborations plus fluides et permet de bâtir des réponses plus justes et plus humaines aux défis posés par la migration.
Un futur rêvé… et un futur qui inquiète
Lorsqu’on l’interroge sur l’avenir de la Plateforme et du Café Monde, Julie commence par formuler un paradoxe : « Dans un monde idéal, la Plateforme n’aurait pas besoin d’exister. » Elle rappelle que, dès 2015, les hébergements citoyens visaient à pallier un manquement de l’État belge à ses obligations d’accueil, obligations découlant notamment de la Convention de Genève et, plus largement, des droits humains fondamentaux.
À défaut de voir cet idéal se réaliser, un enjeu immédiat est de maintenir et, si possible, de renforcer les soutiens publics aux initiatives citoyennes et bénévoles. Julie mentionne par exemple une subvention régionale d’environ 400 000 euros, destinée à un réseau de collectifs wallons qui hébergent des personnes en transit à un coût extrêmement faible (parfois 3 ou 4 euros la nuit). « La suppression annoncée pour 2026 mettrait en péril environ 280 personnes actuellement hébergées », alerte-t-elle.
Sans ces moyens, de nombreuses personnes se retrouveraient à la rue, et les réseaux d’accueil d’urgence déjà saturés ne pourraient pas absorber cette charge supplémentaire. Pour Julie, arrêter ces financements dans le contexte actuel relève de l’aberration politique. Elle appelle à la fois à une véritable prise en charge structurelle par l’État et à la pérennisation des soutiens qui permettent aux réseaux citoyens, au Café Monde et à la Plateforme de continuer à tisser du lien là où le système, lui, produit de la rupture.
Trois façons simples de changer la donne
Interrogée sur la manière dont les citoyen·nes peuvent soutenir le Café Monde et, plus largement, l’action de BelRefugees, Julie répond sans hésiter que l’engagement citoyen a toujours été le socle du projet. « Tout ce qui existe ici, en Brabant wallon comme ailleurs en Wallonie, s’est construit grâce à la solidarité citoyenne », rappelle-t-elle. Une solidarité qui a pris deux formes : l’action concrète et le soutien financier.
La première manière d’aider est donc simple : soutenir financièrement les associations. Que ce soit le Café Monde ou BelRefugees, les dons constituent aujourd’hui une condition de survie, alors que certaines subventions menacent de disparaître. Sans ces contributions, de nombreuses activités – accueil, accompagnement, cours, permanences juridiques – ne pourraient plus être assurées.
Vient ensuite l’aide la plus visible : s’impliquer comme bénévole. « Les structures qui accueillent, accompagnent ou forment les personnes en situation de migration manquent constamment de bras et d’énergie », souligne Julie. Rejoindre une équipe existante, offrir du temps pour un atelier, un accueil, une permanence ou un coup de main ponctuel permet de renforcer un tissu déjà fragile. « Venir là où on se trouve, avec les compétences qu’on a, c’est déjà énorme », insiste-t-elle.
Enfin, une troisième contribution, moins tangible mais tout aussi essentielle, consiste à s’informer et à déconstruire les préjugés. « Les représentations erronées sur la migration façonnent les politiques publiques autant qu’elles influencent les comportements individuels », explique Julie. Continuer à s’informer, croiser les sources, questionner les discours idéologiques, comprendre les mécanismes de manipulation : autant de gestes qui participent à changer durablement le regard porté sur les personnes en migration. « D’abord pour soi-même, puis, si on en a l’énergie, en en parlant autour de soi », ajoute-t-elle.
Elle cite même des ressources utiles, comme le récent ouvrage En finir avec les préjugés sur la migration, qui propose des clés pour comprendre et pour transmettre. « L’offrir à Noël, par exemple, c’est déjà un geste », lance-t-elle avec un sourire.
Avant de refermer la page
En écoutant Julie, on comprend que le Café Monde n’est pas seulement un lieu. C’est une manière d’habiter le monde autrement, avec un peu plus de lenteur, de regard et de courage.
Ce qu’elle nous laisse, c’est une invitation simple à reconnaître l’humanité là où d’autres ne voient que des dossiers, des files d’attente ou des frontières. Et si tout changeait justement grâce à ces gestes minuscules – un café partagé, une écoute, un préjugé que l’on décroche – qui, ensemble, réinventent notre façon de faire société ?
Rien qu’en se posant la question, on commence déjà à agir.
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(1) Parc Maximilien : parc situé à Bruxelles, devenu à partir de 2015 un lieu central de la mobilisation citoyenne pour l’accueil de personnes en situation de migration laissées à la rue.
(2) Hub humanitaire : structure collective, située près de la gare du Nord à Bruxelles, coordonnée par plusieurs organisations, qui centralise l’accueil de jour et l’orientation vers des services (hébergement d’urgence, aide médicale, soutien juridique, etc.).
(3) Centre d’accueil Fedasil : structure d’hébergement collectif gérée ou financée par Fedasil, l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile en Belgique. Ces centres offrent un hébergement et un accompagnement de base pendant la procédure d’asile.
(4) Carte rose : titre de séjour provisoire délivré en Belgique à certaines personnes étrangères, qui matérialise un droit de séjour limité dans le temps, souvent en attendant une décision définitive.
(5) Réquisitoire Fedasil : document délivré par Fedasil permettant la prise en charge de certains frais médicaux pour les demandeurs d’asile. Sans ce document, l’accès aux soins peut être très compliqué.
(6) Office des étrangers : administration fédérale belge compétente pour l’accès au territoire, le séjour, l’établissement et l’éloignement des étrangers, ainsi que pour une partie de la procédure d’asile.
Contacts
Équipe de coordination
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