Réseau de cliniques juridiques en matière migratoire
Immigration économique : le Québec change les règles du jeu
24 mars 2026
Cet article a été rédigé par Abdoulaye Sakho, étudiant en troisième année de baccalauréat en droit à l’Université du Québec à Montréal. Il s’inscrit dans le cadre des activités menées par l’Observatoire sur les migrations internationales, les réfugiés, les apatrides et l’asile (UQAM).
Au Québec, dans le respect de la Constitution canadienne, l’immigration relève d’une compétence conjointe entre le gouvernement du Québec et le gouvernement du Canada. Le Canada est responsable de l’administration des demandes de parrainage pour la réunification des familles ainsi que du traitement des demandes d’asile. Le Québec, de son côté, est seul responsable des critères de sélection et de la sélection des immigrants économiques qu’il accueillera sur son territoire(1).
Parmi les différentes catégories d’immigration économique prévues au règlement provincial se trouvait celle du Programme de l’expérience québécoise.
Qu’est-ce qu’était le PEQ?
Le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) était un programme d’immigration très populaire auprès des étudiants étrangers diplômés au Québec et des personnes avec un permis de travail temporaire au Québec.
Pour les diplômés, une demande de Certificat de sélection du Québec (CSQ) était possible si la personne avait l’intention de s’établir au Québec pour y travailler, avait séjourné temporairement au Québec pour y étudier, avait obtenu, dans les 36 derniers mois, un diplôme admissible d’un établissement reconnu par le ministère de l’Éducation du Québec, et avait étudié au Québec pendant au moins 1 800 heures (2 ans). À cela s’ajoutaient des exigences d’expérience qui variaient selon le diplôme (maîtrise, licence, DEC ou DEP): il fallait cumuler un certain nombre de mois d’expérience professionnelle dans un emploi d’un niveau déterminé, et occuper un tel emploi au moment de la demande.
Pour les travailleurs étrangers temporaires, l’accès au PEQ reposait notamment sur l’intention de s’établir au Québec pour y occuper un emploi, un séjour temporaire au Québec pour y travailler, une expérience de travail à temps plein au Québec d’au moins 24 mois au cours des 36 mois précédant la demande, un statut légal de travailleur temporaire (ou dans le cadre d’un programme d’échange jeunesse), et le fait d’occuper le même emploi au moment de la demande.
Les candidats devaient aussi démontrer leurs compétences en français au moyen d’un test linguistique normalisé reconnu par le gouvernement du Québec.
La demande de sélection permanente se faisait via le portail ARRIMA du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, avec les documents requis et les frais applicables. Le demandeur principal pouvait inclure, au besoin, les membres à charge de sa famille (ex. enfants, époux, conjoint de fait).
Enfin, une demande acceptée menait à l’obtention d’un CSQ, étape nécessaire pour immigrer de façon permanente au Québec. Une fois le CSQ obtenu, les candidats pouvaient présenter une demande de résidence permanente au gouvernement fédéral, et bénéficiaient de facilités pour renouveler leur statut en attendant la décision finale.
Un nouveau programme de sélection pour l’immigration économique
L’année dernière, le gouvernement du Québec a annoncé l’abolition du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) et la mise en place du Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ) pour 2026.
Le gouvernement prévoit sélectionner environ 29 000 immigrants économiques, sur un total annuel de 45 000 immigrants permanents, incluant 6000 réfugiés et 10 000 personnes en réunification familiale(2).
Le PSTQ comporte quatre volets qui couvrent l’ensemble des professions du marché du travail québécois. Des exigences générales s’appliquent à tous les volets, puis chaque volet comporte des conditions propres, établies selon les professions visées. C’est le Ministère détermine le volet dans lequel un candidat pourrait recevoir une invitation à présenter une demande de sélection permanente à partir de la profession principale indiquée dans la déclaration d’intérêt, ainsi que des renseignements s’y rapportant.
Pour être sélectionné dans le cadre du PSTQ, le candidat doit respecter à la fois les exigences générales et les exigences spécifiques du volet dans lequel il présente sa demande. Pour être admissible, il faut être considéré comme un travailleur qualifié, avoir 18 ans ou plus, et avoir l’intention de s’établir au Québec pour y occuper un emploi que l’on est vraisemblablement en mesure d’occuper, à condition que cet emploi ne soit pas pour le compte d’une entreprise sur laquelle on exerce un contrôle juridique ou de fait, directement ou indirectement. Peu importe le volet, le candidat doit notamment démontrer, en signant un contrat d’autonomie financière, sa capacité à subvenir à ses besoins et, s’il y a lieu, à ceux des membres de sa famille qui l’accompagnent pour les trois mois suivant la date d’obtention de la résidence permanente, selon les barèmes en vigueur. La nouveauté majeure de ce programme est que le candidat doit aussi obtenir une Attestation d’apprentissage des valeurs démocratiques et des valeurs québécoises exprimées par la Charte des droits et libertés de la personne; les membres de la famille de 18 ans ou plus qui accompagnent le candidat doivent aussi l’obtenir(3).
La profession principale est celle que le candidat souhaite exercer au Québec et dans laquelle il est vraisemblablement en mesure d’occuper un emploi. C’est sur cette profession, désignée dans la déclaration d’intérêt, que peut reposer l’invitation à présenter une demande. Certaines conditions dépendent de la catégorie « formation, études, expérience et responsabilités » (FEER) de la profession principale. Il existe six catégories FEER: 0 (professions en gestion), 1 (formation universitaire), 2 (DEC ou secondaire professionnel de deux ans ou plus, ou responsabilités de supervision), 3 (DEC ou secondaire professionnel de moins de deux ans ou plus de six mois de formation en cours d’emploi), 4 (diplôme d’études secondaires ou plusieurs semaines de formation en cours d’emploi), 5 (formation en cours d’emploi, sans exigence scolaire particulière).
Le gouvernement entend d’ailleurs prioriser trois profils: les diplômés formés au Québec, les travailleurs dans des secteurs stratégiques et les candidats présentant un fort potentiel d’intégration linguistique et économique. Les candidats sont admissibles au PSTQ à travers quatre volets: Haute qualification et compétences spécialisées; Compétences intermédiaires et manuelles; Professions réglementées ou Talents d’exception. La plupart de ces volets exigent une expérience de travail, une scolarité et une bonne maîtrise du français.
Mécontentements concernant l’abolition du PEQ
Ce qui est désolant avec l’abolition du PEQ, c’est que plusieurs personnes se sont établies au Québec, ont vendu leurs propriétés dans leur pays d’origine, ont parfois déménagé avec leurs familles au Québec, et ont été promises qu’elles obtiendraient un CSQ menant éventuellement à la résidence permanente si elles respectaient les conditions du programme.
Or, le gouvernement a aboli ce programme sans préavis, laissant plusieurs personnes dans l’incertitude et l’insécurité, d’autant plus qu’il n’y aurait aucune clause de droits acquis pour celles déjà engagées dans un processus avancé. Une clause de droits acquis est une disposition permettant à une catégorie donnée de personnes de ne pas être assujetties à une nouvelle loi ou à un nouveau règlement en raison des droits dont jouissaient ces personnes avant que cette loi ou ce règlement n’entre en vigueur3.
Malgré plusieurs plaintes, le ministre de l’immigration du Québec invoque le fait que le PEQ fonctionnait selon une logique du « premier arrivé, premier servi » et qu’il limitait la capacité du gouvernement à prioriser les candidats ayant des compétences dans des secteurs prioritaires et à régionaliser l’immigration. « Souvenons-nous qu’avec le PEQ, 60 % des personnes admises résidaient à Montréal », a-t-il souligné(4).
Cela dit, le PEQ offrait une prévisibilité essentielle, tant pour les travailleurs étrangers que pour les employeurs, les collègues, les usagers et l’ensemble de la société qui bénéficie de leur présence. Plusieurs personnes immigrantes avaient choisi le Québec en raison de l’existence de ce programme. Son abolition soudaine crée donc une instabilité humaine, sociale et économique, particulièrement dans les régions: ces gens ne savent plus ce que l’avenir leur réserve ici, alors même que le Québec les a recrutés à l’international et a bénéficié de leur contribution dans ses entreprises, son système de santé, son réseau de l’éducation et d’autres secteurs névralgiques.
Il s’agissait, dans bien des cas, de travailleurs déjà au Québec depuis des mois, parfois des années. Ils s’intégraient, parlaient ou apprenaient le français, payait des impôts, s’impliquaient dans leur communauté et contribuaient activement à la vitalité des régions.
Malgré cela, le gouvernement du Québec persiste à refuser toute clause de droits acquis pour permettre aux travailleurs et étudiants étrangers touchés par la fin du PEQ de rester dans la province, malgré les inquiétudes du milieu des affaires face à la pénurie de main-d’œuvre. Par ailleurs, plusieurs parties se sont également réunies pour manifester afin que le gouvernement accorde aux personnes déjà installées le droit acquis de postuler au PEQ, tel que cela leur avait été promis. Les maires des principales grandes villes, l’Union des municipalités du Québec, la Fédération des chambres de commerce du Québec, des syndicats, les partis de l’opposition et d’autres organisations réclament l’instauration d’une clause de droits acquis au moins partielle, pour permettre à des participants de demeurer dans la province.
De leur côté, le Conseil du patronat du Québec (CPQ) juge que les orientations et cibles du PSTQ sont insuffisantes pour répondre à la pénurie de main-d’œuvre qui freine l’économie. Il s’inquiète du risque de voir partir des travailleurs et diplômés déjà intégrés et dénonce un déséquilibre entre les besoins de l’État et ceux des entreprises; il appelle le gouvernement à revoir rapidement ses seuils d’immigration et à élargir la liste des domaines prioritaires, notamment en y incluant le secteur manufacturier. L’Association du camionnage du Québec (ACQ) déplore aussi l’exclusion du secteur du camionnage des priorités du PSTQ et souligne que les resserrements récents en matière de travailleurs étrangers ont fragilisé une industrie déjà confrontée à une pénurie de main-d’œuvre et au vieillissement des effectifs.
Au-delà des milieux économiques, le milieu universitaire s’est également mobilisé pour de contribuer à l’effort collectif et dissuader les autorités québécoises à maintenir leur décision. La directrice de notre clinique juridique, la professeure Ndeye Dieynaba Ndiaye, a coécrit une lettre avec le professeur émérite François Crépeau, de l’Université McGill, qui a reçu l’appui de près de 160 professeur·es d’universités du Québec et du Canada.
En somme, l’abolition du PEQ et le passage au PSTQ marquent un changement de cap important: le gouvernement veut mieux cibler l’immigration économique, mais ce choix se heurte à une attente de prévisibilité pour les personnes déjà établies et à des besoins criants de main-d’œuvre sur le terrain. Sans mécanisme transitoire clair, le risque est double: fragiliser l’intégration de travailleurs déjà engagés dans la société québécoise et accentuer les tensions dans des secteurs essentiels, à Montréal comme en région.
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(1) Martin McCallum et Julie Béchard, Immigration : l’Accord Canada-Québec, Études de la Colline, Publication no 2011-89-F (Ottawa : Bibliothèque du Parlement, 5 juillet 2011, révisée le 5 février 2024) en ligne : Parlement du Canada https://lop.parl.ca/sites/PublicWebsite/default/fr_CA/ResearchPublications/201189E.
(2)« Fin du Programme de l’expérience québécoise | Les travailleurs de la santé seront tous admis, promet Roberge », La Presse (5 février 2026), en ligne : <https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2026-02-05/fin-du-programme-de-l-experience-quebecoise/les-travailleurs-de-la-sante-seront-tous-admis-promet-roberge.php>.
(3)Gouvernement du Québec, « Connaître les exigences à satisfaire dans le cadre du Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ) », Québec.ca, dernière mise à jour 2 février 2026, en ligne : <https://www.quebec.ca/immigration/permanente/travailleurs-qualifies/programme-selection-travailleurs-qualifies/exigences>.
(4)Suzanne Colpron, « Fin du Programme de l’expérience québécoise – Pas de droits acquis pour les travailleurs étrangers déjà au Québec », La Presse (30 janvier 2026), en ligne : https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2026-01-30/fin-du-programme-de-l-experience-quebecoise/pas-de-droits-acquis-pour-les-travailleurs-etrangers-deja-au-quebec.php
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